Lors du Congrès 2026 de CMC, Kelly LaRocca a prononcé le discours suivant sur la coopération, le développement économique autochtone et le rôle que peuvent jouer les communautés autochtones dans la mise en place de la prochaine génération d’infrastructures énergétiques au Canada.

Lisez le discours dans son intégralité ci-dessous:

Merci de m’accueillir parmi vous.

Je me suis présentée dans notre langue, Anishinaabemowin. Comme le veut la coutume lors d’une occasion spéciale, je tiens à vous saluer toutes et tous aujourd’hui et à vous remercier de votre accueil. Merci à Michael pour son soutien comme allié, son amitié et son leadership, qui nous ont permis de nous réunir aujourd’hui.

J’ai préparé quelques mots. Je sais que je suis censée être brève, alors je m’en excuse à l’avance. Je vais prolonger un peu votre conférence, mais ce ne sera pas en vain.

Je tenais vraiment à vous faire part de quelques réflexions sur la coopération et le développement économique autochtone, sur la construction de la prochaine génération d’infrastructures énergétiques et sur les moyens de dynamiser l’économie. Je souhaite également vous parler un peu du travail que nous accomplissons.

Merci encore de votre invitation et de m’accueillir ici, à la conférence de CMC, Propulsons l’économie. C’est un titre particulièrement pertinent aujourd’hui. C’est un honneur pour moi de me joindre à vous, de créer des liens, d’échanger des idées et de contribuer au développement d’économies durables.

Les thèmes de votre conférence, soit la propriété collective, le partage du pouvoir et le fort enracinement dans la communauté, reflètent les réalités, les expériences et les orientations de ma Première Nation. Nous sommes tous confrontés aux mêmes défis aujourd’hui. J’espère que nous pourrons trouver des façons de les relever ensemble.

Michael vous a parlé un peu de ma communauté, la Première Nation des Mississaugas of Scugog Island. Depuis 2008, j’ai l’immense privilège, et je dis bien le privilège, de servir mon peuple. Je suis cheffe depuis 2013 et je resterai en poste aussi longtemps que ma communauté voudra bien de moi.

C’est un travail extraordinaire. Il est difficile et certaines journées sont éprouvantes, mais je l’adore profondément. Quelle chance d’occuper un poste qui me passionne et qui me relie à ma famille et à mes ancêtres.

Aujourd’hui, je souhaite parler plus particulièrement de la coopération et du développement économique autochtone, mais aussi vous présenter le point de vue des Michi Saagiig, ou des Mississaugas.

Je viens de la Première Nation des Mississaugas of Scugog Island et je fais donc partie de la grande nation mississauga. Avant l’arrivée des Européens, nos communautés étaient liées par leur culture et leurs structures de gouvernance.

La nation mississauga formait une fière collectivité. J’aime dire que nous étions un peuple stratégiquement sédentaire. Nous savions où aller en fonction des cycles de la terre, des animaux et des bassins versants. Nos déplacements n’étaient ni nomades ni dépourvus de raison. Ils répondaient à une logique et s’inscrivaient dans un système qui nous a permis de traverser le temps jusqu’à aujourd’hui. Je suis toujours fière de le rappeler.

En tant que Mississaugas, notre expérience, notre histoire et notre réalité actuelle sont profondément enracinées dans les terres et les eaux qui continuent de nous faire vivre. Notre relation avec le territoire n’est pas simplement économique. C’est une relation fondée sur les liens, qui s’étend d’une génération à l’autre et qui comporte autant de responsabilités que de possibilités.

Cette perspective guide notre approche du développement économique. Elle influence notre façon de concevoir la croissance, les partenariats et, ultimement, ce que signifie la réussite pour nous, non seulement aujourd’hui, mais aussi pour les sept générations à venir.

Il est tout à fait approprié que nous soyons réunis ici pour parler de coopération, car il s’agit, à bien des égards, d’un espace commun de redécouverte.

Les principes sur lesquels reposent les économies coopératives, notamment le partage des bénéfices, la prise de décisions collective et la durabilité à long terme, ne sont pas nouveaux pour les communautés autochtones comme la nation mississauga.

Les principes coopératifs reflètent des façons d’organiser la vie économique et sociale qui sont mises en pratique depuis des générations dans de nombreuses cultures autochtones. Ces systèmes reposent sur la réciprocité, la responsabilité envers la communauté et la conviction que la prospérité doit être partagée pour être véritablement porteuse de sens.

Aujourd’hui, ces valeurs ne font pas seulement partie de notre histoire. Elles sont actives, concrètes et façonnent la manière dont les nations autochtones participent à l’économie moderne.

Cela est particulièrement évident dans le secteur de l’énergie, en Ontario comme ailleurs au Canada.

Les nations autochtones occupent de plus en plus des rôles de partenaires financiers, de propriétaires et d’investisseurs à long terme dans les infrastructures. Nous participons à grande échelle à des projets de production et de transport d’électricité, de stockage d’énergie et, plus largement, à la transition vers un système énergétique plus propre et plus résilient.

J’aime toujours poser la question suivante aux membres de ma communauté : qu’est-ce qui nous a amenés à participer à cette nouvelle phase de production d’électricité? Qu’est-ce qui nous amène à prendre notre place dans le système énergétique?

L’Ontario traverse une crise énergétique dont nous ne sommes pas responsables. C’est néanmoins une crise à laquelle nous devons faire face et que nous aborderons avec la rigueur et la capacité de résoudre les problèmes dont nous avons toujours fait preuve.

Ce qui distingue notre participation, ce n’est pas seulement le fait que les communautés autochtones prennent part à ces projets, mais la façon dont elles le font. Nous mettons en place des structures qui nous permettent de participer à grande échelle, de gérer les risques et de veiller à ce que les retombées de ces projets profitent à nos communautés à long terme.

Chez les Premières Nations signataires des traités Williams, cette démarche s’est concrétisée par la création de structures d’investissement conjointes et de sociétés de portefeuille qui détiendront, au cours de la prochaine décennie, des participations communes de centaines de millions de dollars dans des projets énergétiques. Compte tenu de l’évolution de nos portefeuilles de projets actuels, nous prévoyons détenir des participations dans le secteur de l’énergie qui se chiffreront en milliards de dollars.

Nous avons conçu des mécanismes d’investissement qui regroupent les capitaux, structurent notre participation à de grands projets et créent une plateforme propice à une croissance économique soutenue. Ces entités permettent à nos nations de participer non seulement comme parties prenantes, mais aussi comme titulaires de droits et comme investisseurs structurés dans de grands projets d’infrastructure.

Nos investissements aident nos grands partenaires du secteur énergétique à construire davantage et, oui, à construire plus rapidement.

Je n’aime pas l’idée qu’il faille construire davantage de logements, plus rapidement. Je n’aime pas non plus les arrêtés ministériels de zonage ni l’affaiblissement des offices de protection de la nature. Toutefois, c’est la voie que nous avons choisie pour participer au développement tout en protégeant les terres et les eaux qui nous sont chères.

Mais oui, nous allons devoir construire davantage et plus rapidement pour répondre à l’augmentation considérable de la demande énergétique dont je viens de parler.

Nos investissements aident nos partenaires à réduire leur niveau d’endettement, à maintenir leur cote de crédit et à maximiser l’utilisation de leurs capitaux existants.

À bien des égards, les modèles d’investissement regroupant plusieurs Premières Nations ressemblent étroitement à des structures coopératives. Nos modèles reposent sur la propriété collective, de sorte que les retombées des investissements profitent à l’ensemble de la nation.

Ils sont appuyés par une gouvernance solide et une reddition de comptes auprès des dirigeants communautaires. Ils regroupent les ressources en réunissant les capitaux des communautés, le financement institutionnel et les partenariats de projet. Ils privilégient des rendements stables sur plusieurs générations plutôt que l’exploitation à court terme.

Nous observons également un modèle qui sera familier à plusieurs personnes dans cette salle : une approche de type fédératif.

Plusieurs Premières Nations s’unissent pour partager les risques, réaliser des projets à grande échelle et accéder à des possibilités qu’il leur serait difficile de saisir individuellement. Ce faisant, nous créons des structures qui ressemblent à des fédérations coopératives, fondées sur un objectif commun, des valeurs communes et la force collective.

Il est important de souligner qu’il ne s’agit pas de modèles théoriques. Ce sont des modèles propices à l’investissement, dotés de structures de gouvernance et qui attirent de plus en plus d’importants capitaux institutionnels.

Nous constatons déjà une forte participation de grands investisseurs institutionnels, notamment des compagnies d’assurance traditionnelles et les grandes banques, qui sont des partenaires actifs dans des projets de production et de transport d’électricité ainsi que de stockage d’énergie.

Cette participation témoigne d’une reconnaissance croissante de la crédibilité et de la capacité d’expansion des structures d’investissement dirigées par des Autochtones, ainsi que de leur rôle essentiel dans l’avenir des infrastructures énergétiques.

Parallèlement, nous constatons des progrès importants sur le plan des politiques publiques, lesquels favorisent ce type de participation.

La Première Nation des Mississaugas of Scugog Island participe activement, et avec succès, à la promotion d’approches réglementaires favorisant une participation financière autochtone significative dans les projets énergétiques.

Un exemple récent est le règlement de l’Ontario qui appuie le projet de petit réacteur modulaire nucléaire de Darlington. Ce règlement intègre un modèle de recouvrement simultané des coûts, appelé concurrent cost recovery, ou CCR.

Un peu comme le célèbre groupe musical du début des années 1970, le CCR, ça déménage!

Ce modèle permet de recouvrer les coûts du projet et les frais d’intérêt à même les tarifs réglementés d’électricité de l’Ontario pendant la construction, plutôt que d’attendre que le projet soit en exploitation.

Depuis trois ans, nous faisons la promotion du CCR pour les projets énergétiques réglementés par l’Ontario et nous disposons enfin d’un modèle fonctionnel.

Cela peut sembler très technique et plutôt aride, mais le CCR a des répercussions concrètes pour nous. Il réduit les risques liés au financement, améliore la viabilité financière globale des projets et, surtout, crée des conditions permettant aux communautés autochtones de prendre une participation financière dès le début de la construction des projets énergétiques, plutôt que de limiter leur participation à des étapes ultérieures, lorsque les risques ont déjà été en grande partie atténués.

Nous croyons que ce modèle pourrait être appliqué plus largement à l’ensemble du système énergétique de l’Ontario, particulièrement aux grands projets de production, de stockage et de transport d’énergie.

Une fois appliqué à plus grande échelle, le CCR augmentera considérablement la capacité des nations autochtones à investir de façon significative dans les projets dès le départ, au moment où sont prises les principales décisions en matière de gouvernance, de conception et de technologie.

Cette possibilité est particulièrement importante du point de vue coopératif. Elle crée de nouvelles occasions de participation inclusive au capital, permettant aux nations autochtones et à des partenaires partageant les mêmes valeurs, notamment les institutions coopératives et mutualistes, d’investir plus tôt et de façon plus significative dans des infrastructures au service du bien commun.

Cela m’amène aux possibilités qui s’offrent aux personnes réunies dans cette salle.

Au Canada, le secteur des coopératives, des mutuelles, des caisses et des coopératives de crédit représente une part importante et croissante de l’économie. Il est guidé par des valeurs, fondé sur les relations et, à plusieurs égards, en harmonie avec les approches autochtones en matière de développement économique.

Malgré cette convergence, un écart important demeure. Nous n’avons pas encore pleinement réalisé le potentiel de collaboration entre le capital coopératif et le développement d’infrastructures dirigé par les Autochtones.

Il existe pourtant une complémentarité naturelle.

Des possibilités existent en matière de co-investissement dans les infrastructures énergétiques, de partenariats financiers avec des mécanismes d’investissement autochtones, de modèles de gouvernance partagée et de financement mixte conciliant la rigueur financière et la vocation sociale.

Surtout, nous avons l’occasion de bâtir ensemble quelque chose qui reflète les valeurs communes que, j’en suis convaincue, nous pouvons trouver et que nous partageons déjà.

En fin de compte, il ne s’agit pas seulement de capitaux. Il ne s’agit pas seulement d’infrastructures. Il s’agit avant tout de relations.

Nous avons aujourd’hui une nouvelle occasion de renforcer les relations entre le secteur coopératif et les nations autochtones, de tirer parti de la vaste expérience des communautés autochtones traditionnelles et de créer des avenues de développement économique qui profitent à toutes les parties.

Si nous arrimons le capital coopératif au développement dirigé par les Autochtones et si nous continuons à promouvoir des cadres politiques permettant une participation précoce et significative, nous pourrons transformer fondamentalement les personnes et les communautés qui participent à la construction de la prochaine génération d’infrastructures énergétiques, ainsi que celles qui en bénéficient.

Ce faisant, nous pourrons bâtir des systèmes qui seront non seulement solides sur le plan économique, mais aussi ancrés dans la société, respectueux des cultures et durables pour les générations à venir.

Meegwetch. Merci de votre écoute.


Kelly LaRocca est chef de la Première Nation des Mississaugas of Scugog Island depuis 2013. Avocate de formation, elle a joué un rôle important dans les négociations des traités Williams et dans plusieurs initiatives favorisant le développement économique et le bien-être de sa communauté. Elle siège également à plusieurs conseils et organismes autochtones et communautaires.